Elle consultait des dossiers sans lever les yeux. Andrés se figea. C’était impossible. Ça ne pouvait pas être elle.
— Monsieur Andrés Herrera ? demanda le greffier.
— Présent, répondit-il en avalant difficilement sa salive.
La juge leva les yeux pour la première fois. Elle le regarda, fronça légèrement les sourcils. Quelque chose dans son expression changea une fraction de seconde, mais elle ne dit rien.
— Poursuivons, ordonna-t-elle. Affaire 4752023. La société Gentex Solutions, représentée par Maître Salgado et Mademoiselle Paula Aguilar, accuse Monsieur Andrés Herrera d’appropriation indue de matériel informatique, à savoir un ordinateur portable contenant des informations confidentielles. Maître Salgado, exposez les faits.
Salgado se leva avec la prestance d’un acteur sur scène.
— Madame la Juge, Monsieur Herrera était employé chez Gentex. Il y a deux semaines, un ordinateur a disparu des locaux. Le système de sécurité n’a enregistré aucune autre personne entrant ou sortant en dehors des horaires habituels, à part l’accusé. Mademoiselle Aguilar, qui supervisait la zone, confirme qu’il avait accès aux lieux. Nous demandons une indemnisation pour dommages et intérêts.
La juge se tourna vers Andrés.
— Monsieur Herrera, comment plaidez-vous ?
— Non coupable, Madame la Juge. Je n’ai jamais pris cet ordinateur. J’ai même une vidéo qui prouve que ce n’était pas moi. On y voit Mademoiselle Paula sortir avec le matériel après les heures de travail. Je l’ai sur une clé USB.
Andrés ouvrit la mallette avec des mains moites, fouilla parmi les papiers, les câbles, les disques… rien. Le silence devint une chape de béton dans la salle.
— Je l’avais avec moi. J’en suis sûr. Elle doit être là…
— Avez-vous une sauvegarde ? Une copie, quelque part ? demanda la juge en fronçant légèrement les sourcils.
— Non, Madame. C’est l’unique copie. Mais elle existe, je vous le jure. Je n’ai rien volé, au contraire, on me tend un piège.
Salgado esquissa un sourire de chacal.
— Un oubli bien pratique, comme d’habitude…
La juge leva la main et coupa court aux commentaires.
— Le tribunal marque une suspension. Monsieur Herrera, retrouvez cette preuve. Sans élément matériel, votre déclaration reste purement verbale.
Andrés demeura planté là, sentant tout s’écrouler. Il avait juré que ce jour-là, tout changerait, qu’il prouverait son innocence. Mais il ne savait même plus où se trouvait la clé.
L’entracte lui parut interminable. Dans le couloir, il marchait en rond, la gorge serrée par le désespoir. Les murmures d’autres affaires, l’écho des pas sur le marbre… tout lui semblait lointain. Une seule question tournait en boucle dans sa tête :
Où est cette fichue clé USB ?
Il replongea la main dans sa mallette. Rien.
Il fouilla les poches de sa veste, de son pantalon, prêts à vérifier même ses chaussettes s’il le fallait. Son cœur battait à lui en faire mal.
Lui était-elle tombée dans la rue ? L’avait-il laissée chez lui ? On la lui avait volée ?
Il s’adossa à une colonne, ferma les yeux et força son esprit à remonter le fil du matin. Il était sorti de l’appartement, monté dans la voiture, avait conduit en vitesse, s’était arrêté…
— La femme… le pneu, murmura-t-il.
Il rouvrit les yeux d’un coup. Il revit précisément le moment où il s’était accroupi près de la voiture, tout en sortant le cric et le chiffon. Il se rappela avoir posé sa mallette sur le siège passager de la femme. Il avait ensuite cherché le chiffon… sans refermer la mallette correctement.
— C’est pas possible… souffla-t-il. Non, ce n’est pas possible.
Il regarda l’heure. Il restait 22 minutes avant la reprise de l’audience.
Sans perdre une seconde, il dévala les escaliers, esquivant fonctionnaires et avocats. Il demanda l’accès au parking du personnel judiciaire. Montra sa pièce d’identité. Mentit en disant qu’il avait laissé ses clés dans la voiture d’une juge.
— Le nom de la juge ? demanda le garde, méfiant.
Andrés hésita une seconde.
— Une femme jeune, arrivée il y a peu. Elle était en salle 2B ce matin.
Le garde marmonna quelque chose à la radio. Quelques secondes plus tard, un autre agent l’escortait jusqu’au deuxième sous-sol. L’air y était humide et sentait l’huile rance.
— Là, dit le garde en désignant une Mazda gris foncé.
C’était bien sa voiture. Andrés la reconnut aussitôt. Le coffre portait encore une petite tache de graisse qu’il avait lui-même laissée quelques heures plus tôt.
— Je vais juste vérifier rapidement, c’est urgent, dit-il.
Le garde le regarda avec suspicion, mais hocha la tête à contrecœur. Andrés s’agenouilla près de la porte du passager, fit mine de chercher quelque chose au sol. Il ouvrit discrètement la porte, glissa la moitié de son corps à l’intérieur et tâtonna sous le siège. Rien.
Il fit glisser sa main le long du côté du fauteuil, entre les interstices… ses doigts touchèrent alors quelque chose de dur, de plastique, rectangulaire. Il la sortit précipitamment. Son cœur s’arrêta presque en voyant le petit dispositif bleu avec une étiquette blanche.
« Vid Paula 12 »
Il referma la porte sans un mot, remercia le garde d’un sourire forcé et repartit en courant dans les escaliers, comme s’il tenait un bâton de dynamite.
De retour dans la salle, il arriva au moment précis où le greffier annonçait la reprise de l’audience. Il s’assit, à bout de souffle, sentant tous les regards braqués sur lui.
— Vous êtes prêt, Monsieur Herrera ? demanda la juge d’un ton ferme.
— Oui, Madame la Juge. J’ai retrouvé la preuve.
Salgado laissa échapper un petit rire moqueur.
— Une autre hallucination, sans doute.
Andrés l’ignora. Il s’avança vers le pupitre central et posa la clé devant le technicien.
— S’il vous plaît, pouvez-vous projeter la vidéo à l’écran ?
La juge acquiesça prudemment. La salle s’immergea dans le silence pendant le chargement du fichier.
L’image était nette : un angle de caméra de sécurité dans un couloir de bureaux. La date et l’heure s’affichaient en bas à droite : 12 septembre, 21 h 43.
On voyait Paula Aguilar entrer dans le bâtiment en utilisant un badge d’accès. Elle n’avait pas de sac. Elle regardait autour d’elle, se dirigeait directement vers le service informatique. Quelques minutes plus tard, elle réapparaissait à l’image, cette fois avec un grand sac noir à l’épaule. Sa démarche était plus rapide. Elle quittait le bâtiment sans se retourner.
La vidéo se figea. Andrés se tourna vers la juge.
— J’ai téléchargé cette vidéo directement du système de sécurité de l’entreprise, avant qu’elle ne soit effacée. Paula avait un accès de nuit, et comme vous le voyez, c’est la dernière personne à être entrée et sortie ce soir-là.
Salgado se leva brusquement.
— Objection ! Cette vidéo peut être manipulée, rien ne prouve que…
— Silence, coupa la juge d’une voix tranchante. Le tribunal a vu cette preuve. Son contenu sera analysé avec les experts techniques. Monsieur Herrera, avez-vous autre chose à ajouter ?
— Oui, Madame la Juge. J’ai été licencié injustement et maintenant on veut me faire porter un crime que je n’ai pas commis. Je veux seulement laver mon nom.
La juge resta silencieuse quelques secondes. Son regard était rivé sur Andrés, mais ce n’était plus celui d’une personne détachée. C’était un mélange de concentration, de doute… et peut-être un bref éclat de reconnaissance.
— Le tribunal marque une nouvelle suspension pour évaluer cette preuve. Maître Salgado, Mademoiselle Aguilar, vous resterez disponibles pour un interrogatoire complémentaire. Cette audience n’est pas terminée.
Elle frappa une fois son marteau. La salle commença à se vider lentement. Andrés se laissa tomber sur le banc. Sa respiration tremblait encore, mais pour la première fois depuis des semaines, il ressentait un léger soulagement.
La juge se leva et, avant de sortir, se retourna brièvement vers lui. Leurs regards se croisèrent, et cette fois, il n’y avait plus aucun doute : elle l’avait reconnu.
Le soir tombait sur la ville, mais à l’intérieur du tribunal, l’air restait aussi lourd qu’en plein midi. La vidéo avait fait vaciller tout le dossier de l’accusation, mais Andrés savait qu’il n’était pas encore tiré d’affaire. Pas officiellement. Pas tant que l’avocat Salgado continuait de sourire comme s’il avait encore un as dans la manche.
Après le nouveau recès, l’audience fut reportée au lendemain matin. On avait besoin de temps pour authentifier la vidéo, vérifier les registres et rouvrir certaines pistes. La juge ne le formula pas clairement, mais son ton laissait entendre que quelque chose commençait à clocher sérieusement dans cette histoire.
En quittant le bâtiment, la tête basse et les jambes lourdes, Andrés fut arrêté net par une voix juste avant la porte principale.
— Herrera, lança Salgado avec ce ton condescendant qu’il adoptait quand il se savait en position de force. Vous avez une minute ?
Andrés se retourna. Paula Aguilar était à ses côtés, les bras croisés, les sourcils froncés. Elle balayait les alentours du regard, comme si elle craignait d’être vue.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Andrés sans cacher son hostilité.
— Juste parler, répondit Salgado en levant les mains. Pas ici. Marchons un peu.
Andrés hésita. Tout en lui lui criait de ne pas leur faire confiance. Mais ce même instinct qui l’avait poussé à s’arrêter pour ce pneu crevé lui soufflait qu’il pourrait tirer quelque chose de précieux de cette conversation.
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